La très très grande saga
de Radio Nova

Radio Nova de A à Z ! Pour célébrer les 40 ans de notre antenne, jeunes pousses et grands anciens se retrouvent sous l’arbre à palabres pour ce podcast documentaire en 40 épisodes, où sont racontées, année par année, de 1981 à 2021, les histoires les plus folles d’une station unique au monde. La Danse du Zèbre, un grand mix d'archives, de témoignages et de musiques, sous les rayures noires et blanches.


Un podcast imaginé et coordonné par Richard Gaitet, réalisé par Benoît Thuault, Guillaume Girault, Malo Williams, Mathieu Boudon, Tristan Guérin, Emmanuel Baux et Sulivan Clabaut, avec des interviews menées par François Dayre et Matthieu Fontaine, et des archives retrouvées par Isadora Dartial et Bintou Simporé. Graphisme : Sébastien Carriau.

1981 : obligé·e·s de tout se permettre

En 1981, Georges Brassens casse sa pipe quelques mois après Bob Marley, mais Joy Division renaît de ses cendres sous le nom symbolique de New Order, tandis que Charles et Lady Di se marient et que nous faisons, au cinéma, la connaissance d’un bel aventurier goguenard nommé Indiana Jones. IBM commercialise le premier ordinateur personnel au moment où les voitures, en Europe, peuvent se doter d’airbags. Aux Etats-Unis, une revue scientifique parle d’une étrange maladie nommée sida et une chaîne de télévision musicale nommée MTV se lance avec un clip des Buggles intitulé Video Killed The Radio Star. Au même moment, dans notre beau pays de France, la gauche accède au pouvoir, la peine de mort est abolie et les ondes radiophoniques se libèrent ; il était temps, à vrai dire, parce que sur la bande FM hexagonale, on entend surtout Les lacs du Connemara, Tata Yoyo, Couleur menthe à l’eau ou la bande-originale de La Boum.

BOUM. En 1981, entre les sous-sols de France Culture et un tout petit studio du quartier de la Villette à Paris, Radio Nova jaillit du rapprochement progressif des équipes de Radio Ivre et Radio Verte, vite rejointes par les journalistes d’avant-garde du magazineActuel, à la recherche de ce tout qui est « nouveau et intéressant » aux quatre cents coins de la planète – avec parfois 400 000 exemplaires vendus par mois. Comme l’a écrit Jean-François Bizot, l’exubérant et charismatique cofondateur de ce journal etde la station, cette radio entend « faire danser tous les cabillauds congelés » en jouant « Fela Kuti, le funk, la new wave, Tuxedo Moon, Kraftwerk » et « remettre Paris à l’heure en assumant son vaudou », au gré d’une antenne « chaude et froide comme les années 80 ! »

De leur côté, Andrew Orr et Jean-Marc Fonbonne, tout comme Catherine Lagarde, Eve Couturier ou Jean-Jacques Palix, multiplient collages et brouillages dans un génial esprit de cut-up à la suite du stupéfiant William S. Burroughs, auteur du roman Nova Express en 1964 – auquel la radio emprunte son nom de baptême. Un son unique est né. Nova novatrice, pour toutes les oreilles.
« Nous, on était modernes », comme dit Thierry Planelle, l’un des premiers programmateurs musicaux et « activistes » de Radio Nova, dont nous avons placé la voix sur notre tout premier générique – lui-même fabriqué à partir d’une création de Laurie Anderson. Rester moderne, au fil de quatre décennies et au-delà.Créneau désirable, crédo durable. En 2021, Radio Nova a soufflé ses 40 bougies et enclenché un chantier à sa démesure : produire un documentaire de quarante épisodes pour raconter, année par année, les joies, les peines, les folies, les gloires et les rayures d’une radio « pas pareille », adepte endurante de « la liberté bordélique, spécialité maison ». Un an et 93 interviews plus tard, nous y voilà. Bienvenue dans La Danse du Zèbre.

Réalisation, mixage : Benoît Thuault.

1982 : la face B du monde

Le saviez-vous ? En 1982, il existait sur Radio Nova une émission nocturne nommée Langue de vipère, basée sur le principe ultra-répandu de libre antenne, où les auditeurs étaient invités à... « râler » ! Certain/e/s, parmi vous, téléphonent à la radio année-là pour se plaindre de la mort de Patrick Dewaere, de Romy Schneider, de Louis Aragon ou de Thelonious Monk, pour se plaindre des groupes de merde qui jouent en bas de chez eux lors de la toute première fête de la musique, ou pour hurler parce qu’ils entendent presque partout Quand la musique est bonne de Jean-Jacques Goldman ou L’Aventurier de ces petits corbeaux new wave nommés Indochine.

OK, OK. En 1982, il n’y avait pas que des raisons de se plaindre. Thriller de Michael Jackson est en chemin pour devenir l’album le plus vendu de l’Histoire, un premier cœur artificiel se met à battre aux USA, un bébé éprouvette naît en France (elle s’appelle Amandine), alors que ma cousine Sandrine joue à Pac-Man sur sa console Atari. Tout le monde se demande à quoi peut bien servir cette boîte en plastique marron nommée « Minitel »et les salles de cinoche mettent à l’affiche Blade Runner, E.T., Conan le Barbare, Rambo (I) ou Rocky III : l’œil du tigre et sa chanson qui deviendra, de manière incompréhensible, le générique des Grosses Têtes.

Sur Nova, nouveauté : des émissions régulières, un peu bizarres, font leur apparition sur ce qui ne s’appelle pas encore « la grille ». Elles sont souvent animées par des femmes excentriques, comme Sapho ou Angela Lorente. Tandis que derrière la console, on s’active à pirater la télé ou à travailler « les ruptures de voix », à l’heure où s’invente à Paname un concept-clé, propice à la diffusion – et ensuite au succès – des musiques africaines ou arabes : « la sono mondiale », notre mélange essentiel.

Réalisation, mixage : Benoît Thuault.

1983 : la famille du délire

En 1983, l’ex-président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, poète ayant déjà accédé à l’immortalité via son recueil Ethiopiques, devient le premier Africain élu à l’Académie Française. La même année, Jean-François Bizot relit dans Actuel et sur Nova « l'Histoire de France avec des lunettes noires ». Si chacun nettoie ses verres avec les lingettes appropriées, on voit qu’à la même période, le capitaine Thomas Sankara réussit son coup d’État révolutionnaire pour réformer le futur Burkina Faso, Prince se croit déjà en 1999, Bowie répète Let’s dance et une certaine Madonna prêche depuis New York l’idée de partir tous ensemble en Holiday. En discothèque, on entend aussi Sweet Dreams, What a feeling, Girls just wanna have fun ou Last Night A DJ Saved My Life, tandis que les Français se déhanchent devant la gym tonique de Véronique et Davina. Téléphones et ordinateurs deviennent transportables, Karl Lagerfeld est nommé directeur artistique de Chanel, les Monty Pythons se questionnent sur le sens de la vie, le Jedi est de retour et Pacino se repeint l’intérieur des narines en blanc dans Scarface.

Sur Nova, une dizaine de permanents travaille soixante-dix heures par semaine, parfois en « pur bénévolat », parfois en étant « bien payés ». On commence à s’engueuler à propos de ce nouveau support musical, le CD, « qui vraiment, euh, compresse le son par rapport au vinyle, tu vois » ? Sir Ali nous accompagne à l’heure de la sieste, le couple Karl Zéro / Daisy d'Errata signe sketchs et chansons en pastichant l’avant-guerre, et le jeune Roudoudou coupe et colle des archives en multipliant les faux jeux rigolos. C’est le début des bons plans qui ne disent pas encore leur nom, et l’amorce des playlists avec des titres en rotation – comme, peut-être, le proto hip-hop Rockit de Herbie Hancock ou l’emblématique boucle muezzin-funk baptisée Regiment de David Byrne & Brian Eno. Le régiment des soldats du groove marche en rang serré.

Réalisation, mixage : Benoît Thuault.

1984 : une queue de billard coupée en trois

En 1984, contrairement aux prédictions d’Orwell, Big Brother ne surveille pas – encore – nos désirs et nos pensées. Sur le répondeur de nos souvenirs, Stevie Wonder appelle juste pour dire I love you, mais les Talking Heads ne se rappellent plus ce qu’ils ont fait « ce soir-là » à part croiser un psycho killer (qu’est-ce c’est ?). On songe à téléphoner à SOS Fantômes, dont le premier épisode cartonne en salles, pour ressusciter Marvin Gaye qui vient de se faire descendre par son propre père. Marguerite Duras décroche le Goncourt avec L’Amant et l’archevêque sud-africain Desmond Tutu reçoit le Nobel de la paix pour son combat contre l’apartheid. L’Allemande Nena voit 99 ballons dans le ciel de son pays divisé, la communauté gay se découvre un hymne via le bouleversant Smalltown Boy de Bronski Beat, on écoute Purple Rain sur son baladeur CD et le groupe Queen se dit gaga de radio – ce que nous confirme le Top 50 diffusé chaque semaine sur une nouvelle chaîne de télé cryptée nommée Canal+.

Sur Nova, en 1984, on raconte l’arrivée d’une danse, le smurf, dans les cités – où se déroulent l’ancêtre des battles qui s’appellent encore des « super-défis ». Des pionniers du rap français, comme Destroy Man et Jhonygo, improvisent sur nos ondes – qui se dotent de génériques et de tops horaires. Et c’est ainsi que nous restons à l’heure, en gardant un œil sur les nouveaux courants musicaux, (big) brothers & sisters.

Réalisation, mixage : Benoît Thuault.

1985 : les frères cadets du feu

En 1985, sur quels rythmes dansent le monde ? Gorbatchev s’installe au Kremlin, l’épave du Titanic est retrouvée dans l’Atlantique, Christo emballe le Pont-Neuf à Paris et Super Mario débouche des tuyaux chez Nintendo. Au cinéma, Brazil de Terry Gilliam rejoue l’angoisse totalitaire de 1984 sur un air de samba, Kusturica se palme d’Or et le premier volet de la trilogie Retour vers le futur nous apprend à ne pas disparaître de la photographie. Nom de Zeus, Marty ! Assassin se forme autour de Solo et Rockin’ Squat, la même année que Radiohead, Zebda et Guns N’Roses. Pendant ce temps-là, un drôle de couple parigot, les Rita Mitsouko, décroche un premier tube avec le génialement funèbre Marcia Baila, dont le clip montre Catherine Ringer en robe corset Jean-Paul Gaultier. Bret Easton Ellis publie Moins que zéro, son premier roman pour élites frigorifiées, pile au moment où Michael Jackson et Lionel Richie persuadent une ribambelle de stars de chanter We Are The World, contre la famine en Ethiopie – et la France fait pareil, avec Renaud et les Chanteurs sans frontières, six mois avant la premières Victoires de la musique, qui célèbrent Jeanne Mas, Michel Jonasz ou le funk glacial de Love on the beat, signé Gainsbarre.

Sur Nova, un jeune reporter sénégalais, Samba Ndiaye dit « Black Samba », parcourt Paname à la recherche de musiques africaines « plus urbaines » et rapporte à la radio l’enregistrement d’un jingle featuring… Miles Davis. À l’antenne, entre deux créations sonores de Catherine Lagarde et des émissions sans « vedettes », on entend du raï, de l’afro-beat, des mélodies mandingues, ou l’éthio-jazz de Mahmoud Ahmed, prélude aux futures compilations Ethiopiques, qui doivent peut-être aussi leur succès… à un vendeur de frigos de Belleville. 1985 est également marquée par l’arrivée de l’une des voix mythiques de la station jaune et noire, Bintou Simporé, qui entre pour la première fois dans ce studio, dit-elle, « tendu de toile de jute, qui ressemble à une case ». Black is beautiful.

Mais tout ce petit monde ne se doute pas qu’en coulisses, un putsch se prépare…

Réalisation, mixage : Benoît Thuault.

1986 : la jeunesse bouillonne

En 1986, dans Mauvais sang de Léos Carax, Denis Lavant décide de laisser la radio lui dicter ses sentiments et il se met à courir de nuit comme un fou dans Paris en écoutant Modern Love de Bowie. Mais quels étaient les sentiments des Français/es en apprenant, cette année-là, la mort de Coluche, de Simone de Beauvoir, de Borges, de Genet, ou l’explosion d’un réacteur dans la centrale de Tchernobyl ? Est-ce qu’aller voir 37°2 le matin (Beinex), La Mouche (Cronenberg), Top Gun (Scott) ou Blue Velvet (Lynch) remonte le moral ? Est-ce que ça suffit, l’annonce d’un tunnel qui se creuse sous la Manche, celle du premier cœur artificiel, la fusion rap-rock avec Walk This Way d’Aerosmith et Run DMC, ou de gueuler comme les Beastie Boys quand ils nous incitent à nous battre pour notre droit à faire la fête ? Comment vous croyez qu’on se sent, quand le nec plus ultra de la réussite sociale a la tronche de Bernard Tapie ou de Jacques Séguéla ? Et quand on entend qu’un étudiant de 22 ans, Malik Oussekine, a été matraqué à mort par la police ?

La jeunesse bouillonne. En 1986, Nova choisit pendant trois semaines de devenir la radio d’un mouvement de contestation, contre le gouvernement Chirac, alors Premier Ministre, et la loi Devaquet, qui vise à reformer les conditions d’accès à l’université. C’est aussi l’année où notre reporter Black Samba tend son micro à Hugh Masekela ou Touré Kounda, ambiance les chauffeurs de taxi et colle des autocollants dans toutes les stations de métro, tandis que Bintou Simporé et l’équipe d’Actuel explore les communautés d’un Paris mondialisé, dans les quartiers chinois ou espagnols. En parlant d’Espagne, la voix qui ouvre l'épisode, tirée de l’émission Actuel Sons spéciale Colombie, c’est celle de Luis Gonzalez-Matta, un espion de Franco qui – incroyable, mais vrai – fut l’éphémère directeur de Radio Nova, nommé par Bizot en personne. Est-ce une légende de notre bureau ?

Réalisation, mixage : Benoît Thuault.

1987 : symphonie sous pression pour douze locomotives

En 1987, tandis que le légendaire producteur jamaïcain Lee Scratch Perry bénit la console de notre studio avec des gousses d’ail et des citrons pressés, le métier d’animateur radio est incarné au cinéma par deux pointures : Robin Williams dans Good Morning Vietnam, Jean Rochefort dans Tandem. Deux salles deux ambiances. Au Royaume-Uni, le gouvernement Thatcher impose aux clubs de fermer à deux heures du matin – ce qui provoquera l’apparition des premières raves-parties, où danseurs & danseuses portent peut-être les premières Air Max. Le conseil de l’Europe adopte le programme d’échange étudiant nommé « Erasmus » qui charme autant que l’ouverture du Futuroscope de Poitiers, où les visiteurs ont parfois le même mulet que Mel Gibson dans L’Arme fatale. Dans les taxis, on entend Joe le taxi, I want your sex ou la B. O. de Dirty Dancing, alors que Barbara chante Sid’amour à mort et met des corbeilles de capotes à disposition du public pendant ses concerts.

PUMP UP THE VOLUME. Montez le volume. Ce conseil élémentaire des Anglais du groupe M/A/R/R/S s’applique naturellement à Radio Nova. Direction la Gare de Lyon, rebaptisée « Gare des Etoiles » le temps d’un… concert de locomotives, orchestré par Nicolas Frize et diffusé en direct sur notre antenne (et sur TF1, on a encore du mal à y croire aujourd’hui). Outre cette « grande jubilation bruyante » initiée pour rendre hommage au mouvement futuriste, la station ouvre ses micros au chef de la Zulu Nation, Afrika Bambaataa, et assume son côté faiseuse-de-tubes avec un soutien-clé aux Gipsy Kings, comme à la bande-originale de Bagdad Café, vous savez, qui contient ce slow langoureux pour les paumé/e/s de la Route 66, Calling You. Revenue du fin fond de la la route 87, Nova t’appelle.

Réalisation, mixage : Benoît Thuault.

1988 : pas de bla-bla face au FN

Le 24 avril 1988, Jean-Marie Le Pen obtient 14,38 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle. Dès le mois de février, l'œil de verre de l’extrême-droite a annoncé que son parti occuperait la rue le 1er mai (plutôt que le 8, d’ordinaire dévoué à son carnaval de fafs à la mémoire de Jeanne d’Arc). Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur, évoque certaines « valeurs communes » entre le Front National et une partie de la droite majoritaire. À la téloche (ouais, dans les années 80, on dit encore « téloche »), François Mitterrand, qui s’apprête à affronter son Premier Ministre Jacques Chirac au second tour, rappelle que depuis le début des années 60, la France a, je cite, « fait venir les immigrés en masse par besoin de main-d'oeuvre et pour contenir les salaires des travailleurs français. On les a embauchés, même clandestins, parce qu'ils étaient commodes. »

Et le président socialiste ajoute, histoire de rassurer l’électorat droitard : « Nombre de mes amis auraient voulu que je tienne un langage plus conciliant sur les immigrés clandestins. Mais je pense que, s'ils doivent être traités humainement, les clandestins doivent rentrer chez eux. Pierre Mauroy, lorsqu'il était Premier ministre, a fait adopter une loi facilitant le retour et l'insertion dans leur pays d'origine des immigrés en situation régulière. Quoi qu'il en soit, lorsque l'expulsion devient nécessaire, il me semble que c'est à la justice de se prononcer puisqu'il s'agit de protection du droit des personnes. Quant aux autres, qui se trouvent légalement en France et veulent y rester, il est normal qu'ils soient, ainsi que leurs enfants, intégrés à la vie du quartier, de l'école, etc. »

Dans ce climat délétère, Nova préfère fêter son « 1er mai des immigrés » en tendant son micro à Yannick Noah (Radio Noah !), s’improvise premier sur le raï avec Khaled, et le single inaugural de Princesse Erika, Trop de bla-bla, complainte ragga contre les violences conjugales, tourne en rotation lourde. La même année, John Carpenter nous prête ses lunettes pour identifier les zombies gouvernementaux qui veulent nous endormir et nous faire obéir dans son film Invasion Los Angeles, tandis que Public Enemy te rappelle de ne pas croire à la hype. La jeunesse plonge dans les abysses du Grand Bleu de Besson, qui provoque beaucoup moins de remous que La Dernière Tentation du Christ de Scorsese. Chez Almodovar les femmes sont au bord de la crise de nerfs, Akira pique une colère nucléaire dans Tokyo en ruines, Roger Rabbit se demande qui veut lui faire la peau… alors que le prix Femina est attribué à Alexandre Jardin pour son deuxième roman très sentimental, intitulé Le Zèbre. Assez de haine : le seul RN qui compte, c’est Radio Nova.

Réalisation, mixage : Benoît Thuault.

1989 : la dynastie du mic

Du neuf, en 1989 : « Le Deenastyle », créé deux ans plus tôt sur notre antenne par DJ Dee Nasty et co-animé par Lionel D. et ses rimes solides, devient chaque dimanche soir le rendez-vous incontournable du rap francilien, et au-delà. À l’image du fameux freestyle réunissant NTM et Assassin, « fouettant l’auditeur, le touchant en plein coeur », des légions de MC’s aux aboies, rarement timides et souvent sans complexe, font trembler le mic pour « inscrire leur nom sur la carte » tandis que nos escaliers sont repeints avec les graffs de Colt ou Mode2. Un autre dimanche soir, le téléphone sonne : c’est Mick Jones en personne, guitariste-chanteur des punks majuscules de The Clash, qui se pointe en direct pour jouer une sélection de vinyles électroniques. Il aurait pu choisir le baiser house de French Kiss signé Lil’ Louis, ou reconnaître en passant ses héritiers parigots débraillés, La Mano Negra, qui nous excitait un peu plus que La Lambada.

Pendant ce temps-là, Salman Rushdie est « condamné à mort » pour ses Versets sataniques, une sonde spatiale prend des photos de la planète Neptune et surtout, un mur chute : celui de Berlin, recouvert (à l’Ouest) de tags en faveur de la liberté. Avec lui, c’est la guerre froide et la binarité du monde qui s’effondrent, avec une déclaration officielle de Mikhaïl Gorbatchev et George Bush Sr. En Asie, c’est plus chaud : certes, le Dalaï-Lama reçoit le Nobel de la paix, mais les chars de l’armée chinoise sont envoyés place Tian’anmen, à Pékin, pour réprimer des manifestations et massacrer des étudiantes, des intellectuels, des ouvriers. En réaction, Nova envisage l’impossible : affréter en mer de Chine un bateau-radio nommé « La Déesse de la Démocratie », pour tendre le micro aux dissidents traqués. Hélas, notre émetteur sera confisqué par le pouvoir avant sa mise en marche (et, d’après Bizot, nos équipes ont même été « poursuivies par un sous-marin »). Branchez-vous sur notre sonar temporel : on plonge.

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1990 : « Worldwide », ouaip !

En 1990, tout a recommencé là-bas pour un homme qu’on appelle Nelson Mandela, qui bouge de la prison après vingt-sept ans de détention. Des rythmes chelous nous aident à faire vibrer nos corps, comme U can’t touch this de MC Hammer et son fut’ parachute, Groove is in the heart de Deee-Lite, ou Vogue de la Madone qui nous donne du réconfort. Je bouge de là, j'continue mon trajet, j'arrive vers l’Organisation Mondiale de la Santé qui se dit vraiment très forte comme une lionne et retire l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Elle me dit « Mon Riri est-ce que tu veux qu’on beat-boxe ? » maisje lui dis que Benny B. apprend à peine à dire « Yo ! » aux téléspectateurs du Club Do. Ma voisine de palier, elle s'appelle Cassandre, elle prédit que cette invasion irakienne du Koweït va dégénérer en guerre du Golfe avec une coalition menée par les USA pour contrer Saddam et boire du pétrole à la paille, elle me demande si j’ai une bonne descente, j’ai bu un magnum, j’ai dû mal comprendre. Directement, j'suis allé chez Lucie qui aime Twin Peaks, sa Game Boy et Joe Pesci dans Les Affranchis, elle me dit « Tu aimes la radio toi mon super MC ? » et j’ai dit « Oui, j’adore, avecde la tech’ dans mes ouïes », elle m’a dit « bouge de là ». J'continue mon trajet, j'arrive sur le boulevard Barbès, quand je vois un de mes amis qui revient de Bucarest, où Nova a monté une radio nommée « Nova22 » pour accompagner en Roumanie la mise à pied du régime de Ceausescu, depuis le 22 décembre.

Alors, j'ai bougé, j'ai dû m'en aller, partir, bifurquer, j'ai dû m'évader, j'ai dû m'enfuir, j'ai dû partir, j'ai dû m'éclipser, j'ai dû me camoufler, j'ai dû disparaître, pour réapparaître… et entendre un jeune DJ de Normandie, Gilles Peterson, que Jean-François Bizot est allé chercher au fin fond de l’Angleterre – afin de faire résonner sa voix « worldwide », pour les trente prochaines années.

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1991: promène ta langue de bon matin

« Quelle chance, quelle chance d’habiter la France. » Loïc Dury a raison : longue vie au rap et au raggamuffin. Sur Nova, en 1991, pas question de lâcher l’affaire, surtout pas l’année de sortie de trois albums fondateurs. Citons d’abord Authentik du Suprême NTM, « pur produit de cette infamie appelée la banlieue de Paris », qui souligne que « l’argent pourrit les gens » et s’impose en « haut-parleur d’une génération révoltée, prête à tout ébranler » pour reconstruire, bien sûr, Le monde de demain. Non loin de là, un break de batterie coule sur la FM et Claude MC Solaar nous avertit : Qui sème le vent révolte le tempo, en conseillant de ne pas devenir des « victimes de la mode ». Tandis qu’au Sud, un clan d’égyptophiles de dimension pharaonesque, IAM, fomente une attaque en règle venue …De la planète mars, deux ans après leur première mixtape intitulée Concept. En parallèle, le hip hop est déjà une source de parodies, parfois bien amenées, comme le rap « BCBG » des Inconnus, Auteuil Neuilly Passy, certifié disque de platine, qui cartonne sur Antenne 2. 

Cette année-là, Terminator 2 de James Cameron, à l’époque film le plus cher de l’Histoire du cinéma, montre un androïde venu du futur pour empêcher l’enfer nucléaire et notre soumission à un ordinateur hors de contrôle – tandis que nous commençons doucement à nous familiariser avec l’image d’une toile d’araignée mondiale capable de nous aider à communiquer, le World Wide Web, inventé l’an passé par l’informaticien britannique Tim Berners-Lee. Sur Nova, une journaliste de 27 ans, « Elsa », diminutif d’Elisabeth Quin, anime notre toute première matinale, éberluée certains jours par « l’humus humain » qui l’environne « avec des DJs, des branleurs assez formidables et des éclats de rire ». Elle évoque (probablement) la mort de Serge Gainsbourg, de Miles Davis et de Freddie Mercury, la sortie scandaleuse du roman American Psycho sur un trader psychopathe fan de Whitney Houston, la trouille suscitée par le cannibale du Silence des Agneaux, la performance de Val Kilmer en Jim Morrison, Edith Cresson nommée Première Ministre, ce que nous dit la comédie Génial mes parents divorcent ! sur le plan sociologique, ou le succès brutal d’un trio grunge de Seattle nommé Nirvana, dont l’album Nevermind montre un bébé à poil dans une piscine le regard aimanté par un dollar. Elsa recommande aussi, sûrement, d’écouter le soundsystem de Tonton David ou les interviews de Bintou Simporé, qui reçoit pour la première fois deux pointures qui deviendront des habituées de notre antenne : le « scientifique du blues » américain, Gil Scott-Heron, ou la « diva aux pieds nus » du Cap-Vert, Cesária Evora.

En 1991, Radio Nova a dix ans et si tu m’crois pas, t’vas voir ta gueule à la récré. La guerre du Golfe est sur toutes les lèvres. Opération « Tempête du désert ». On voit Bagdad se faire bombarder en direct à la télé via des images vertes très bizarres, des Scorpions teutons nous percent les tympans avec un slow pacifiste sur le vent du changement, et le disque fondateur du trip-hop, Blue Lines des Bristoliens de Massive Attack, sort avec une pochette amputée du mot « Attack », jugé anxiogène. Pas facile de rester des Shinny Happy People, comme le chante R.E.M. En réaction à cette atmosphère pesante, Nova organise et diffuse pendant six mois des concerts le dimanche après-midi, sous la bannière « Aucun océan ne sous sépare ». Show must go on.

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1992 : naissance du style Néo-Géo

People get up, and drive your funky soul ! En 1992,Radio Nova te rythme l’âme sans te coller le blues, grâce aux voix plaquées or de nos « jingles-stars », fournies par Chaka Khan ou Mister Jaaaaaaaaames Brown. Et puisque rien n’arrive jamais par hasard, qui trouve-t-on parmi les membres du comité de soutien du Godfather of Soul, qui vient de passer trois ans en zonzon ? Bintou Simporé. Queen B. lance son émission-phare, partie pour durer trois décennies, pas loin d’un record sur la bande FM : « Néo-Géo ». Réalisé par Fadia Dimerdji, Marc H’Limi ou Isabelle Gornet, ce rendez-vous hebdomadaire explore les « nouvelles géographies » musicales au gré des rencontres et des expérimentations, comme avec le Pakistanais Faiz Ali Faiz.

En 1992, quoi de néo côté géo-politique ? L’U.R.S.S., l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, a été dissoute. Douze états signent le traité de Maastricht et entérinent l’Union européenne et son drapeau bleu étoilé, alors que l’amitié franco-allemande crève l’écran via une nouvelle télé nommée Arte. Gérard Depardieu joue Christophe Colomb le colonisateur sanglant devant la caméra de Ridley Scott, à l’occasion des 500 ans de la « découverte » de l’Amérique. En Californie, une fusion rap-métal incarnée par les marxistes de Rage Against The Machine hurle son dégoût de l’impérialisme libéral et nous incite à nous réveiller, à connaître l’ennemi – tandis que Bill Clinton entre à la Maison-Blanche avec son sax’ et son cigare, qui s’allume peut-être en secret sur les beats g-funk de Dr. Dre ou face à Basic instinct et sa scène déculottée.

Tant qu’on y est, quoi de néo à la radio ? Dans cette contrée où un enfant de 4 ans, Jordy, atteint la première place du Top 50 en chouinant qu’il est Dur dur d’être un bébé ? Pleure pas, gamin : Dee Nasty revient sans Lionel D., trois mois seulement, avant de subir la visite... d’une trentaine de gars d’Aubervilliers. Un journaliste des Cahiers du Cinéma, Nicolas Saada, conte sa passion pour le 7e art à travers les bandes-originales et tout ça « sans notes » – pendant que les cinéphiles débattent des mérites de C’est arrivé près de vous, avec Poelvoorde, ou de Reservoir Dogs, écrit et mis en scène par jeune loup nommé Quentin Tarantino. Un fan de BD et de New Order, David Blot, passe un coup de fil au standard qui va changer sa vie. Sans oublier cet étudiant en philo, érudit et branché, Ariel Wizman, pigiste au magazine Actuel, qui démarre un programme estival farfelu baptisé Mouvements de jeunes dans lequel il entraîne un comédien des beaux-quartiers, génie de l’improvisation, nommé Edouard Baer. Ça va barder.



Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1993 : une Grosse Boule qui ravage tout sur son passage

Suite à l’arrivée tonitruante d’Ariel Wizman et Edouard Baer, Radio Nova n’est plus du tout, deux saisons durant, le pays du matin calme. Leur émission désormais culte, La Grosse Boule, dévale à toute berzingue sur les volcans de leur fantaisie et déploie son barnum grand-guignolesque de 7h à 9h. Un tout petit peu cadrés par la réalisation de haute volée signée, entre autres, Sébastien Boyer-Chammard, les deux Monty Pythons parisiens livrent des caisses de sketchs invraisemblables, de chansons absurdes et d’interviews sans filet d’invité.e.s décontenancé.e.s par leur bagout et la folie surréaliste à l’oeuvre. Tout peut arriver – une chorale de noctambules en after, les réponses monosyllabiques de Ben Harper ou le rendez-vous de « la pierre », ce pavé (supposément) ramassé par Bizot en mai 68, posé dans un coin du studio, qui leur permettait de couper la parole aux gens barbants en jetant ce caillou par terre, de toute leur force, avec des cris sauvages, telle une incantation chamanique. Pile l’année où les Enfoirés entonnent Le monde est stone.

En 1993, Bill Murray se réveille tous les matins, lui, en écoutant à la radio I got you babe de Sonny & Cher, piégé dans un perpétuel Jour sans fin. Steven Spielberg ressuscite les dinosaures dans Jurassic Park, tandis qu’on songe à cloner les disparus de l’année : Fellini, Ferré, Zappa ou Dizzy Gillepsie. C’est le début de la fin pour le 45-tours et les débuts internationaux de Snoop Doggy Dogg, Björk ou Jamiroquai, à l’heure où l’eurodance, formellement prohibée sur notre antenne, se répand sans limite – no, no, there’s no limit – de même que la pop suédoise d’Ace of Base, qui rêve d’une Happy Nation. Comme le dit très bien Elisabeth Quin, en goguette au festival de Cannes pour rencontrer les espoirs du cinéma brésilien ou coréen, Nova est maintenant « labellisée intello-barjo ». Et se paie le luxe d’imposer avant tout le monde Je danse le mia d’IAM à plusieurs heures de la journée, pavant la voie de cette ritournelle terriblement funky appelée à devenir le succès n°1 des rappeurs phocéens – alors que la maison de disques envisageait un autre single pour le double album Ombre et Lumière. Tu connais la suite. « Tout le monde se levait, des cercles se formaient, des concours de danse un peu partout s'improvisaient. Je te propose un voyage dans le temps. »

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1994 : payé·e·s pour s’amuser

Prose combat contre la vie chère : en 1994, Nova s’insurge contre la hausse du prix de la merguez-frites avec MC Solaar et un auditeur au téléphone, invités de La Grosse Boule d’Ariel & Edouard. Quoi qu’il en coûte, la radio – média gratos – s’offre les services d’une jeune comédienne nommée Léa Drucker, qui interpelle dans la rue des inconnu·e·s pour les faire monter à bord de la « Tatie Mobile », ou de Frédéric Taddéi, chroniqueur curieux et désinvolte, qui « lit pour nous » des romans-marqueurs de leur temps comme Génération X de Douglas Copland, l’année de sortie de Baise-Moi (Despentes) ou d’Extension du domaine de la lutte (Houellebecq). Kurt Cobain cesse de lutter contre son mal-être en se servant d’un fusil et plombe toute une génération, qui chiale en écoutant l’album MTV Unplugged, ou le vague-à-l’âme sophistiqué de Portishead. Regarde les hommes tomber, dit l’affiche du premier long-métrage de Jacques Audiard. Le fondateur de l’internationale situationniste, Guy Debord, théoricien de « la société du spectacle », se suicide aussi à l’arme à feu, mais Serge Karamazov met enfin la main sur le tueur en série qui terrorise le festival de Cannes dans La cité de la peur. Chez nous, c’est la joie : pendant douze heures de direct, Nova fête la chanson française avec Juliette Gréco, Philippe Léotard, Malka Family ou Mad in Paris, qui rappe que Paris a le blues, que les gens ont les boules, que le manque de flouze et de temps les saoule – ce qui n’a pas beaucoup changé.

Au même moment, ta mère roule en Twingo en écoutant Mets de l’huile ou Mangez-moi mangez-moi mangez-moi et toi tu piques dans son sac de quoi t’acheter des pogs pour la récré. La Mano se sépare, mais Nas, qui n’est pas encore millionnaire, nous régale d’un freestyle pas naze à l’occaz’ de ses débuts gravés sur Illmatic. C’est la fin du magazine Actuel, mais la naissance de Nova Mag dans lequel un ancien pharmacien, Patrick Thévenin, qui couvre l’éclosion du mouvement house en France, s’étonne d’être« payé pour s’amuser » – alors que nos week-ends sont ensorcelés par les mix de Lord Zelko, Loïc Dury ou Gilb'r, à fond la caisse !

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1995 : son nom est Debbouze, Jamel Debbouze

En 1995, Nova vit-elle un éternel printemps ? Comme le crie Björk, dans une explosion jazz : It’s oh so quiet. David Blot anime Tout ce qui bouge avec Léa Drucker, Ivan Smagghe et l’un des futurs ténors du journalisme mode, Loïc Prigent. Jusqu’ici, tout va bien : La Haine de Mathieu Kassovitz décroche le prix de la mise en scène à Cannes, puis le César du meilleur film – qui démarre par un DJ qui mixe à sa fenêtre, dans la cité des Muguets de Chanteloup-les-Vignes, Sound of The Police de KRS-One, Police de NTM et Non, je ne regrette rien d’Edith Piaf. Son nom : Cut Killer, qui débarque sur nos ondes avec le Cut Killer Show, entouré d’East et de DJ LBR. Les freestyles s’enchaînent, parfois écoutés par des fachos qui traquent le moindre dérapage verbal. Un aprèm, Method Man, méchamment jet-lagué, se roule des joints « monstrueux » et pète les plombs en hurlant torse nu debout sur la table. L'important, ce n'est pas la chute, c'est l'atterrissage. Y compris pour sa compatriote américaine Eileen Collins, première femme à piloter une navette spatiale en route vers la station MIR – alors qu’un nouveau studio d’animation nommé Pixar nous présente des jouets doués de parole qui rêvent d’aller vers l’infini et au-delà.

Pourtant, on le sait, le bonheur est dans le pré et d’après l’Australien George Miller, même les cochons peuvent devenir bergers. En cette année 1-9-9-5 capitale pour le hip-hop, Kool Shen & JoeyStarr content l’épopée graffiti dans Paris sous les bombes, tandis que Jacques Chirac, sans doute un peu porté par le succès de sa marionnette aux Guignols, accède à la présidence de la République et annonce un mois plus tard la reprise des essais nucléaires français. Un attentat au gaz sarin endeuille le métro de Tokyo. Dans Pulp, son ultime roman, Bukowski imagine que la Mort en personne engage un détective privé pour retrouver Louis-Ferdinand Céline – semble-t-il toujours vivant, à la différence du philosophe Gilles Deleuze, qui disait dans son Abécédaire : « Le vrai charme des gens c'est le côté où ils perdent un peu les pédales, où ils ne savent plus très bien où ils en sont. Ça ne veut pas dire qu'ils s'écroulent au contraire, ce sont des gens qui ne s'écroulent pas. Mais, si tu ne saisis pas la petite racine ou le petit grain de folie chez quelqu'un, tu ne peux pas l'aimer. On est tous un peu déments, et j'ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu'un ce soit la source même de son charme. »Et c’est un gros grain de folie qui va s’abattre sur nos studios à l’arrivée d’un jeune comique cinéphile de Trappes, Jamel Debbouze, avec ses 24 blagues par seconde, entraînant dans le sillage de sa tchatche en or massif l’irruptiond’une troupe de rigolos durables : Éric & Ramzy, Omar & Fred ou Michaël Youn. En 1995, le cinéma a cent ans… mais était-il prêt pour le cinéma de Jamel ?

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1996 : l’université de l’underground

Ouh la la la ! Ready or not ? En 1996, alors que les Fugees, interviewés par Bashir N’Diaye et Laurent Bachet, se réfugient sur Nova pour un freestyle mâtiné de créole juste avant leur premier concert français, on apprend l’existence de la brebis Dolly, tout premier mammifère cloné au monde, tandis qu’une armée de jeunes et beaux garçons musclés à peu près identiques envahit le pays. C’est la mode, musicalement peu reluisante, des boys-bands, auxquels nous préférons de très loin les bad boys de Marseille célébrés par Akhenaton et la Fonky Family, en bons accros du micro. Mars attacks!, à la cool. Au lever, poste à fond, du bon son dans les oreilles. Par exemple : les reportages de Bintou Simporé et Jean-François Bizot à la Nouvelle-Orléans, l’actualité astiquée par David Blot dans son Blot Job, le punk électronique des barjos de Prodigy, la B.-O. de Trainspotting, et quelques découvertes pérennes : le groove à chapeau fourré de l’Anglais Jamiroquai, les ritournelles simples et funkys d’Alliance Ethnik dont nous avons joué les premières maquettes, ou les prescriptions thérapeutiques d’un ancien fonctionnaire du Ministère A.M.E.R., Doc Gynéco, 22 ans, qui t’emmène au Nirvana pour sa Première consultation – vendue à un million d’exemplaires. Au cinéma, La belle verte de Coline Serreau envoie une utopie extraterrestre nous avertir du péril climatique, pendant que 2-Pac passe l’arme à gauche sous les balles d’un règlement de comptes.
La vie est courte, les délices du bonheur substantiels / La mort frappe l'oiseau assassiné en plein ciel. Nous perdons très tristement, nous, l’un de nos animateurs : le rappeur East, qui meurt à 27 ans d’un accident de scooter sur le chemin de la radio. Peu de temps après, on l’entendra déclamer, au début du morceau L’Enfer sur L’École du micro d’argent d’IAM : « C'est clair, l'avenir ne nous réserve rien de bon / Vivant au jour le jour pour nous c'est la même de toute façon / Nous sommes toujours à l'heure, vivement le troisième round / East et Cut [Killer] tout droit de l'original underground. »

« L’université de l’underground » : la formule est habile et on la doit au journaliste et réalisateur David Brun-Lambert, pour parler de Nova. Qui raconte, outre les coulisses de nos toujours fameux Nova Mix, cette école du micro souvent désargenté, pas loin du burn-out (quand ce mot ne disait rien à personne), cette ribambelle de garnements érudits ou, comme le chante Eels, de beautiful freaks. Les tamagotchis squattent les poches des gamin·e·s et, scandale : la pub s’incruste sur notre antenne. Cédric Klapisch tourne une scène de Chacun cherche son chat sur le toit de la station, Aure Atika devient le visage d’une version télé de notre esprit métissé sur Paris Première. En 1996, notre radio a 15 ans et c’est une oasis pour les assoiffé·e·s de musiques rares : champagne, super Nova.

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1997 : le service public des bons plans

Fortifier l’esprit d’équipe. Dernière saison de La Grosse Boule d’Ariel Wizman et Edouard Baer, qui s’arrête de rouler après toujours autant de sketchs et de bons plans perturbés, non sans scotcher Linda Lorin, standardiste et future matinalière, dans tous les sens du terme. Ariel, jamais rassasié, shake nos samedis avec Cocktail Time, « comme si on montait un film en direct, mais les rushes, ce sont les disques » (de musique easy listening, hawaïenne ou classique) grâce à la dextérité gourmande de son complice Jean Croc. Grand Master Dee Nasty re-revient sous la blouse de Dr. old school, avec un MC aux punchlines chirurgicales, Big Brother Hakim. Le couple malien Amadou et Mariam pensent à toi, mon amour ma chérie, au micro de Néo-Géo. Un tandem de tour operators gouailleurs, Jean-François Bizot et Rémy Kolpa Kopoul, nous guident dans une série de voyages improbables, en Amazonie ou au Kazakhstan, tandis qu’un guitariste cubain perd son dentier en plein live chez RKK ! Mais qu’en diraient les attaquants du Buena Vista Social Club ?
En 1997, de nouveaux joueurs rentrent sur le terrain de la pop culture mondiale : Harry Potter le sorcier binoclard, ou Monkey D. Luffy, petit pirate à chapeau de paille de la saga One Piece d’Eiichirō Oda, qui sera bientôt le manga le plus lu du monde. Pendant ce temps, à la surprise générale, le Clermont Football Club élimine le PSG en huitième de finale de la Coupe de France. Cantona prend sa retraite, mais Thierry Henry dispute son premier match avec les Bleus, et Ronaldo, 22 ans, devient le plus jeune lauréat du ballon d’or. Le Titanic remonte à la surface (puis, spoiler, re-coule) devant la caméra de James Cameron, Jeff Buckley se noie dans un affluent du Mississippi, Biggie se fait flinguer, Cousteau rejoint le monde du silence, Lady Di ne voit pas la sortie du tunnel sous le pont de l’Alma et la mort de Franquin nous donne des idées noires, m’enfin. Heureusement, depuis Oxford, Radiohead livre son chef-d’œuvre, OK Computer, dans lequel la police du karma arrête un homme qui grésille comme une radio déréglée. Chirac dissout l’Assemblée puis cohabite avec Jospin, qui ne donne aucune consigne gouvernementale concernant les Pokemons à attraper. Faut-il appeler les Men In Black pour tout oublier ? Demain c’est loin ? Pas tant que ça. Les mystérieux robots de la French Touch, Daft Punk, alias Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, racontent à Gilles Peterson – en anglais ! –, dans son émission Worldwide, la fabrication de leur fracassant premier album Homework, enregistré à la maison et destiné à faire danser around the world.

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1998 : le nouveau maître des horloges

Il est venu le temps des cathédrales. En 1998, l’architecte Jean Nouvel, bâtisseur en chef de l’opéra de Lyon, de la Fondation Cartier ou de l’Institut du Monde Arabe, est l’invité de Jamel Debbouze dans son émission quotidienne de fin d’après-midi, Le KX, riche en interviews invraisemblables (avec Yves Mourousi ou Éric & Ramzy). Avons-nous, selon la formule de Jamel, « rendu service » à la France ? Par l’édification d’une maison virtuelle avec des briques de toutes les couleurs, où les fenêtres seront toujours préférées aux murs ? Comment ça va sur la Terre ? L’année du sacre d’une France dite « black-blanc-beur » qui remporte la coupe du monde de foot, et un, et deux, et trois zéros ? En 1998, la Déclaration universelle des droits de l’Homme a cinquante ans et Kim Jong-il est désigné chef suprême de la Corée du Nord. Une guerre éclate au Congo et Bashung ment effrontément sur l’album Fantaisie militaire. En Afghanistan, l’armée américaine bombarde les camps d’entraînement présumés d’un certain Oussama Ben Laden, tandis que des islamistes algériens assassinent le poète et chanteur kabyle Matoub Lounès – auquel les Toulousains de Zebda dédient leur album multi-platiné, Essence ordinaire, qui nous incite aussi à tomber la chemise, mais je crois que ça va pas être possible. Toute l’Amérique du Sud s’amourache d’un petit Parisien nommé Manu Chao qui voyage Clandestino, Lauryn Hill retrace sa mauvaise éducation sur son unique album solo et les Beastie Boys deviennent intergalactiques, alors qu’un duo de Versaillais nommé Air nous embarque pour un moon safari.
Et pendant qu’une épaisse saga pleine de loups et de dragonsnommée Le Trône de fer apparaît dans les librairies françaises, un nouveau « maître des horloges » est convoqué à la cour de Nova, à la demande du roi Bizot. L’arrivée de Bruno Delport, ancien directeur général de OUÏ FM, va provoquer une petite révolution copernicienne sur notre antenne. Suite à ses conseils, réalisateurs et animateurs ne sont plus séparés par une vitre et on met des micros pour capter la vie dans le studio. L’architecture de la grille des programmes, son rythme global, est réorchestrée – de même que la programmation musicale, classée par genres et en fonction des émotions que suscitent les morceaux choisis. On parle désormais de « rotation » pour certains titres emblématiques du moment, de « golds » et de « rare grooves » pour les chansons adorées du passé, ou d’un aphorisme paradoxal pour désigner notre tendance à ne jouer que des trucs chelous : « Plus c’est différent, plus c’est pareil. » Ce nouveau cap dans la professionnalisation de la station, qui lui permettra d’acquérir de nouveaux auditeurs et, in fine, de durer, n’ira pas sans de vives contestations internes qui déplorent la fin d’une époque, le début du « formatage ». Pourtant, right here, right now, comme le crie le refrain big beat de FatBoy Slim, nous continuons de faire pousser – comme les immeubles dans la nuit du film Dark City – les talents de tous les âges. Un nouveau tandem, Yannick (Barbe) et Mélusine (Raynaud), dynamite nos matins de manière « ludique et poétique » avec des feuilletons-fleuves qui parodient le soap-opéra, comme La Grande Saga du Foin, La légende de Poire et surtout Baklava ou la toge écarlate. Et qui aurait pu croire que le vénérable Henry Chapier deviendrait à 65 ans un amateur éclairé de musiques électroniques qui tabassent, en after au festival Boréalis de Montpellier ? L’année de la première Techno Parade ? Oh, Henry ! Music sounds better with you !

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

1990 : Stop La Violence !

« À l’aube de l’an 2000 pour les jeunes c’est plus le même deal / pour celui qui traîne, comme pour celui qui file / tout droit », avaient prévenu les tontons de NTM sur leur quatrième album, dont nous ignorions à l’époque qu’il serait leur dernier. « De toute façon y a plus de boulot / la boucle est bouclée, le système a la tête sous l'eau / Et les jeunes sont saoulés. » Le 14 janvier 1999, un garçon de 22 ans est tué d'un coup de couteau dans un train, à Bouffémont (Val-d'Oise). Laisse pas traîner ton fils. Le journaliste Christophe Nick propose qu’un manifeste soit rédigé par des lycéen·e·s de banlieue et publié dans Nova Mag. Fort de dix règles susceptibles d’endiguer un mal qui ronge la société toute entière, le texte prend pour titre « Stop La Violence », inspiré par KRS-One – et ne parle pas que de règlement de comptes au pied des tours, mais aussi de violences sexuelles, conjugales et familiales. Canal+ s’en fait l’écho le jour de la sortie en kiosques, Le Monde et TF1 lui emboîtent le pas, médias et politiques s’emballent. Un documentaire télé sur le mouvement, dont le noyau dur provient d’une asso d’ados baptisée « Droit de cité » qui écrit des textes hip-hop dans un atelier, se prépare. Au moins trente jeunes, de Sarcelles, d’Argenteuil ou du XXe arrondissement de Paris, s’entassent dans nos studios. L’un d’entre eux souligne, pour expliquer la misogynie ordinaire : « Quand les rappeurs traitent les filles de pétasses et qu’on nous le bassine 24h/24 sur les ondes, forcément, il y a répercussion. » L’expérience se réitère toutes les semaines et un morceau est enregistré, avec un freestyle en béton d’une rappeuse de 18 piges nommée Diam’s.
Stop la violence, oui. Et partout si possible. En 1999, deux ados tuent treize personnes au lycée Columbine de Littleton, Colorado. Un pétrolier affrété par Total, l’Erika, fait naufrage au large de la Bretagne, souillant le littoral sur 400 kilomètres et causant la mort d’environ deux cents mille oiseaux. Une nouvelle édition du festival de Woodstock, trente ans après l’apothéose du mouvement hippie, est ruiné par une série de viols et la destruction des lieux par le feu, par un public enragé. Le gosse de Sixième sens, mis en scène par M. Night Shyamalan, voit des morts partout Les balles sifflent au ralenti mais nos vies sont des simulations d’après l’oracle de la Matrice des frères-bientôt-sœurs Wachowski. Une génération d’hommes déboussolés se retrouve dans des caves pour se défoncer la gueule et fomenter, sur les conseils d’un gourou schizophrène, un « Projet Chaos » censé rebattre les cartes du système – sujet du roman culte Fight Club de Chuck Palahniuk, devenu à son tour film culte réalisé par David Fincher. Car il y a de bonnes nouvelles, quand même. Fin de la guerre du Kosovo. Médecins sans frontières désigné prix Nobel de la paix. Solidarité Sida crée un festival de musique, Solidays, qui marquera les esprits. Cédric Klapisch embauche notre programmateur Loïc Dury pour la bande-originale de Peut-être, situé dans le Paris ensablé de 2070. Et on adore au présent les sauvageons animés de South Park, les mafieux névrosés des Soprano, le flat beat d’un oizo rare nommé Quentin Dupieux, le génie comique d’Andy Kaufman ressuscité par Jim Carrey dans Man on the moon ouDestiny’s Child et leur cheftaine affolante, Beyoncé Knowles, qui nous demandent de dire leur nom, dire leur nom.
Et sur Nova, qui ouvre des fréquences à Angers et Montpellier ? De nouveaux noms ? Oui. Une jeune journaliste de Villeneuve-la-Garenne, Aline Afanoukoé, traque les bons plans « au-delà du périph’ » et Keziah Jones sur la piste du Rex. Antoine Blin, futur réalisateur-animateur-producteur-reporter « tout ça à la fois », débarque de l’Hérault avec des idées héroïques, tandis que Manu Le Malin continue de nous éclater les oreilles avec le hardcore de son émission Extrême Terror. Mais cette violence-là, d’accord.

Réalisation, mixage : Guillaume Girault.

2000 : se balader sans demander son chemin

La super Nova a donc survécu au bug de l’an 2000. Est-ce l’heure du jubilé ? Quelles sont nos bonnes résolutions ? A-t-on atteint l’âge de raison, comme Bridget Jones ? Ou continuons-nous à être aussi intransigeant·e·s que le disquaire joué par Jack Black dans Haute fidélité de Stephen Frears, d’après le roman de Nick Hornby ? Une partie de la réponse se trouve dans Test, « laboratoire musical » animé par Ivan Smagghe avec l’aide Fany Corral, du lundi au vendredi de 19h30 à 22h, pendant quatre saisons épiques pleines d’invité·e·s et de lives incroyables, d’Iggy Pop à James Ellroy. Mais qui est cet Ivan, aux goûts terribles ? Disquaire de l’historique boutique indé « Rough Trade » rue de Charonne, ce DJ et musicien, sorti major de promo de Science-Po Paris, écoute dans son enfance Brigitte Fontaine et Soft Machine puis Violent Femmes et Sonic Youth, avant de découvrir l’éventail troublant des musiques électroniques nées sur les cendres du disco, grâce aux merveilleuses soirées du Boy. Dans Les Inrocks, où il pige en même temps que dans Nova Mag, le « prescripteur le plus désintéressé du moment », qui a « toujours eu peur de ne pas être différent », définit sa position de tir : « Je suis peut-être un passeur, mais pas un vulgarisateur ; un disque majeur qui ne me plaît pas, je ne me sens pas obligé d’en parler. Un disque mineur que personne ne trouvera et qui me plaît, je pourrais le jouer deux cents fois. » Dans la foulée, Nova produit une série de compil’s Test, qui annoncent les Nova Tunes. Ivan deviendra l’un des seigneurs de la nuit parisienne du début des années 2000, notamment via sa présence aux platines du Pulp, club lesbien des Grands Boulevards, ou par la suite grâce au label Kill The DJ.

Faut-il tuer les DJs ? En 2000, épaulée par Mirwais et coiffée d’un chapeau de cow-boy rose, Madonna chante que « la musique mixe la bourgeoisie et les rebelles », tandis que Daft Punk revient one more time ou que les trois compères du 113, qui comme chacun sait sont dans la chanson, célèbrent leur tonton du bled porté par un classique du raï samplé par DJ Medhi. Le Saïan Supa Crew déclare sa flamme à Angela, ce qui incite peut-être Disiz La Peste à péter les plombs. Notons que le millénaire qui démarre ne manque pas des raisons de devenir dingue, comme Marilyn Monroe dans Blonde de Joyce Carol Oates. Rendez-vous compte : le teigneux directeur des renseignements russes, Vladimir Poutine, est élu président de la Fédération de Russie dès le premier tour ; Radiohead parie que le premier enfant cloné existe déjà et lui consacre l’album Kid A, alors quel’Inde abrite désormais un milliard d’habitant·e·s ; Screamin’ Jay Hawkins et Tito Puente nous lâchent, tout comme le papa de Snoopy, Charles M. Schulz ; parti de Roissy, un Concorde à destination de New York s’écrase dans le Val-d’Oise et fait 113 morts. Heureusement, le tyran yougoslave Milosevic démissionne sous la pression de la rue et on commence à lire Persépolis de Marjane Satrapi. À l’antenne, un critique de cinéma venu de Toulouse, Alex Masson, rejoint l’équipe de Jamais sans mes fibres à Cannes, qui bitche grave pendant la cérémonie de clôture l’année du triomphe de Björk dans Dancer in the Dark de Lars von Trier. Et nous faisons la connaissance de deux grandes dames : la chanteuse algérienne aux 400 K7, Cheikha Remitti, en live et interview dans Néo-Géo, et Hadja Tabi, notre « tour de contrôle » et suprême intendante, qui nous protège et fait la chasse aux sheitans.
Au cours de cette introduction, vous ai-je menti, juste un peu ou compulsivement, comme le meurtrier Jean-Claude Romand raconté par Emmanuel Carrère dans L’Adversaire ? Pour le savoir, une seule solution : grimpez donc sur le dos de ce zèbre !

Réalisation, mixage : Tristan Guérin.

2001-2010 : BIENTÔT

2011-2021 : BIENTÔT

2000-2021 : BIENTÔT